Santé des soignants : une stratégie sous surveillance

Longtemps reléguée au second plan, la santé des soignants fait désormais l’objet d’une stratégie nationale dédiée. En reconnaissant officiellement que le bien-être des professionnels conditionne la qualité des soins, le gouvernement affiche une ambition forte. Une orientation saluée, mais qui suscite déjà des interrogations sur sa traduction concrète.

Après plusieurs années de rapports et d’alertes, le gouvernement place officiellement la santé des professionnels de santé au rang des priorités nationales. Présenté fin mai par la ministre de la Santé, des Familles, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, Stéphanie Rist, ainsi que par le ministre du Travail et des Solidarités, Jean-Pierre Farandou, et la ministre déléguée chargée de l’Autonomie et des Personnes handicapées, Camille Galliard-Minier, la stratégie repose sur un constat préoccupant : près de la moitié des soignants déclarent avoir été malades au cours des trois derniers mois, soit presque deux fois plus que l’ensemble des salariés.

Quatre priorités concrètes
Afin d’enrayer cette fragilité devenue structurelle, les pouvoirs publics proposent une feuille de route articulée autour de quatre grands axes : accompagner les professionnels et les étudiants, prévenir les atteintes, notamment psychiques, réduire les risques professionnels et inscrire durablement la santé des soignants dans les politiques publiques. Le gouvernement entend également s’appuyer sur les initiatives déjà expérimentées sur le terrain et poursuivre les travaux du comité piloté par Philippe Denormandie et Nicolas Delmas. Plusieurs actions sont déjà identifiées : créer un portail d’information et un numéro d’appel unique, développer des dispositifs de prévention, lancer un label national « 3S » pour valoriser les établissements engagés, et poursuivre des travaux sur des sujets émergents comme la parentalité, les addictions, l’alimentation ou la santé des jeunes professionnels. Au-delà des mesures elles-mêmes, le pouvoir exécutif revendique un changement de regard. La santé des soignants ne serait plus appréhendée comme une simple question de qualité de vie au travail, mais comme une condition du bon fonctionnement du système de santé. « Notre système de santé ne peut être fort avec des professionnels malades, épuisés ou en souffrance. C’est une question d’éthique, d’efficacité et de cohérence. Autrement dit, prendre soin de ceux qui prennent soin est la condition de tout le reste »,
soulignent les trois ministres dans l’éditorial accompagnant le plan gouvernemental. La mise en œuvre de ces engagements sera désormais le principal juge de cette ambition affichée.

Entre soutien et critiques
Les différentes organisations professionnelles saluent la décision du gouvernement et la priorisation nationale du sujet. Plusieurs acteurs soulignent notamment l’intérêt d’une approche transversale reliant santé au travail, prévention des addictions, santé mentale et qualité de vie professionnelle. Mais les réactions font également apparaître plusieurs réserves. Certains observateurs jugent le plan incomplet et s’interrogent sur l’impact concret de mesures perçues comme essentiellement organisationnelles. Dans une tribune publiée par Infirmiers.com*, plusieurs dispositions sont ainsi perçues comme des annonces aux effets potentiellement limités sur le quotidien des professionnels. Surtout, le texte est critiqué pour l’absence quasi totale de référence aux cadres de santé, alors même que ces derniers jouent un rôle central dans la prévention des risques, l’accompagnement des équipes et l’amélioration des conditions de travail. Les détracteurs du plan estiment que sans un investissement accru dans le management de proximité et l’organisation du travail, les dispositifs annoncés risquent de ne pas répondre aux causes profondes du mal-être des soignants. « Les cadres de santé jouent un rôle primordial pour prévenir l’usure professionnelle et accompagner les équipes au quotidien. Pierre angulaire des bonnes conditions de travail des professionnels hospitaliers, ils sont pourtant absents de ce plan. Les soignants doivent pouvoir compter sur leurs compétences pour maintenir un état de santé opérationnel », est-il notamment écrit. Malgré les limites évoquées, ce plan marque néanmoins une étape importante dans la reconnaissance de la santé des soignants comme un enjeu de politique publique. L’ambition est désormais affichée ; sa traduction concrète sera, elle, scrutée par les professionnels.

Hugues Rieu

(*) « Les cadres, malheureusement absents du plan pour la santé des soignants », Infirmiers.com (29 mai 2026).

 

Un nouveau repère
Les patients atteints d’une affection de longue durée peuvent désormais désigner un infirmier référent auprès de l’Assurance Maladie. Défini par décret en mai dernier, ce statut reconnaît le rôle central des infirmiers dans le suivi des maladies chroniques. Chargés d’assurer la continuité du parcours entre la médecine de ville, les établissements de santé et les structures médico-sociales, ils alimentent également le dossier médical partagé, afin de garantir une circulation plus fluide des informations sur la prise en charge. Depuis le 1er juillet, ils peuvent même proposer un suivi renforcé pour certains patients âgés ou en situation de handicap. Le dispositif s’adresse aux personnes âgées d’au moins seize ans bénéficiant d’une ALD exonérante. Sa mise en place repose sur un double accord : celui du patient et celui du professionnel choisi. Un seul référent peut être désigné, même si un relais demeure possible au sein d’un même cabinet infirmier. Le succès du dispositif dépendra néanmoins de trois conditions : la formation, les moyens alloués et une articulation claire avec l’ensemble des professionnels de santé.

Urgences : le défi de la régulation
Le gouvernement a récemment dévoilé une stratégie nationale pour réduire de moitié les passages évitables aux urgences, soit près de quatre millions de recours chaque année. Selon le ministère de la Santé, entre 30 et 40 % des patients accueillis pourraient être pris en charge autrement. Présentée fin mai, la feuille de route repose sur quatre leviers : offrir des alternatives concrètes aux urgences en consolidant la réponse aux soins non programmés, en s’appuyant notamment sur le SAS, désormais déployé sur tout le territoire et animé par plus de 12 000 professionnels de santé ; mieux orienter les patients et réguler les entrées aux urgences, une organisation expérimentée dans plusieurs territoires, qui a démontré son efficacité en réduisant significativement le nombre de passages tout en garantissant la sécurité des patients ; fluidifier les parcours de soins en aval des urgences, en généralisant progressivement la gestion des lits, en développant les admissions directes en hospitalisation, notamment pour les personnes âgées, et en renforçant les capacités de médecine polyvalente, de gériatrie et de soins de réadaptation ; faire évoluer les réflexes, via une campagne nationale de sensibilisation qui sera prochainement lancée par le ministère. Au-delà des intentions, la ligne de crête sera particulièrement étroite pour désengorger les services d’urgence, notamment lors des pics estivaux et hivernaux, sans saturer les soins de ville qui connaissent aussi de fortes tensions.

NB : près de vingt millions de passages sont enregistrés chaque année dans les services d’urgence, selon le ministère de la Santé.

Une priorité sous tension
Grande Cause nationale pour la seconde année consécutive, la santé mentale reste affichée comme une priorité gouvernementale. Début juin, les pouvoirs publics ont présenté un bilan jugé positif des actions engagées et annoncé de nouvelles orientations : agir plus tôt, accélérer l’orientation vers les dispositifs adaptés, élargir l’offre de prise en charge et renforcer les droits des patients. Cette mobilisation intervient alors que les troubles psychiques continuent de progresser et que les difficultés d’accès aux soins restent importantes sur de nombreux territoires. Sur le terrain, les réactions sont mesurées. Si les acteurs du secteur saluent la visibilité politique accordée au sujet, ils regrettent l’absence d’annonces structurantes sur les ressources humaines et les financements. Associations, praticiens et représentants des usagers dénoncent un décalage persistant entre les objectifs affichés et les capacités opérationnelles des structures psychiatriques. La question n’est plus de savoir si la santé mentale constitue une urgence collective, mais comment lui donner une traduction concrète. Après deux années de mobilisation nationale, les professionnels attendent désormais moins des intentions que des mesures opérationnelles, une visibilité budgétaire et une gouvernance clarifiée.

 

la fracture persiste
A un an de l’élection présidentielle, la deuxième édition des Cartes de France de l’accès aux soins, publiée fin mai par Doctolib et la Fondation Jean-Jaurès, dresse un diagnostic particulièrement documenté. L’étude s’appuie sur plusieurs millions de rendez-vous et sur une enquête menée auprès de plus de 8 000 patients. Son principal enseignement est clair : les difficultés d’accès aux soins ne relèvent pas uniquement du nombre de professionnels disponibles. Elles dépendent aussi de l’organisation locale, de la coordination des acteurs, du partage des compétences et de la capacité à rendre l’offre lisible pour les patients. Les auteurs soulignent également les limites d’une lecture fondée sur les seuls délais de rendez-vous. Ces indicateurs ne prennent pas en compte les patients qui abandonnent leurs démarches, reportent une consultation ou se tournent vers d’autres solutions faute de réponse adaptée. Renoncements aux soins, démarches infructueuses et recours aux urgences font désormais partie intégrante de la réalité vécue par de nombreux patients. La publication met par ailleurs en lumière le rôle croissant des outils numériques dans l’orientation des usagers et la structuration des parcours. Au-delà des déserts médicaux, le rapport révèle une France sanitaire plus complexe : un système capable d’innover, mais confronté à une exigence croissante d’équité territoriale et d’efficacité organisationnelle.

Entre progrès et fragilités
Lancée il y a cinq ans, l’expérimentation d’intégration universitaire des études infirmières approche de son terme, tandis que la réforme de la formation entre progressivement en application. Pour mesurer son impact, la Fédération nationale des étudiants en sciences infirmières a récemment interrogé les étudiants concernés. Premier enseignement : 78,3 % des répondants se déclarent satisfaits de la place accordée à la recherche au sein des dispositifs expérimentaux. Les établissements engagés apparaissent également mieux préparés à accompagner la transformation de la formation infirmière. Mais le bilan met aussi en évidence plusieurs fragilités : 50,8 % évoquent des difficultés dans les échanges avec les enseignants universitaires. La FNESI pointe notamment une coordination encore insuffisante entre universités et instituts de formation en soins infirmiers. Autre chiffre marquant : 61,1 % des étudiants jugent les moyens humains mobilisés insuffisants. Au regard de ces résultats, la fédération propose trois évolutions majeures : la montée des départements universitaires en sciences infirmières, la création de postes d’enseignants-chercheurs et la publication rapide des textes encadrant la réforme. A mesure que les compétences infirmières se développent, le sujet dépasse la seule réforme pédagogique : il s’agit désormais de faire correspondre la reconnaissance académique de la profession aux responsabilités nouvelles qui lui sont confiées.

Le temps de la preuve

Avec la loi infirmière et les textes publiés depuis un an, une nouvelle étape s’ouvre pour la profession. Nouveau référentiel métier, nouveau diplôme d’État, universitarisation renforcée, consultation infirmière, élargissement des compétences… Les fondations réglementaires sont désormais posées. Mais une réforme de cette ampleur ne se mesure pas à la seule publication de décrets ou d’arrêtés. Elle se jugera dans les salles de cours, sur les terrains de stage, dans les partenariats universitaires et dans la capacité collective à accompagner les futurs professionnels.

La réforme n’entre donc pas dans sa phase d’achèvement, mais dans celle de sa concrétisation. Derrière les textes se trouvent des instituts, des équipes pédagogiques, des universités et des lieux d’apprentissage clinique qui doivent rapidement s’approprier ces mutations. Faire évoluer les organisations, consolider les coopérations, accompagner les étudiants et garantir les ressources nécessaires : le défi est immense. Les dossiers encore en attente ne sont d’ailleurs pas accessoires, qu’il s’agisse de la prescription infirmière, des évolutions conventionnelles, de l’avenir des spécialités ou encore de l’universitarisation. Leur aboutissement conditionnera en grande partie la portée de cette transformation.

Depuis longtemps, l’ANdEP défend une formation davantage ancrée dans l’université, la recherche et le raisonnement clinique. Cette orientation est aujourd’hui engagée. Notre responsabilité est de veiller à ce qu’elle produise tous ses effets. Car une réforme ne se juge pas à l’ambition qu’elle affiche, mais à sa capacité à transformer durablement les pratiques, les parcours et les organisations. L’architecture est en place ; encore faut-il lui donner toute sa force et toute sa cohérence.

La réforme infirmière a quitté le temps des annonces pour entrer dans celui de la preuve. Demain, son succès ne se mesurera ni au nombre de textes publiés ni à l’ampleur des intentions affichées, mais à ce qu’elle aura réellement changé pour les étudiants, les professionnels et les patients. C’est là, au plus près de la formation et des soins, que se jouera sa véritable réussite.