la fracture persiste
A un an de l’élection présidentielle, la deuxième édition des Cartes de France de l’accès aux soins, publiée fin mai par Doctolib et la Fondation Jean-Jaurès, dresse un diagnostic particulièrement documenté. L’étude s’appuie sur plusieurs millions de rendez-vous et sur une enquête menée auprès de plus de 8 000 patients. Son principal enseignement est clair : les difficultés d’accès aux soins ne relèvent pas uniquement du nombre de professionnels disponibles. Elles dépendent aussi de l’organisation locale, de la coordination des acteurs, du partage des compétences et de la capacité à rendre l’offre lisible pour les patients. Les auteurs soulignent également les limites d’une lecture fondée sur les seuls délais de rendez-vous. Ces indicateurs ne prennent pas en compte les patients qui abandonnent leurs démarches, reportent une consultation ou se tournent vers d’autres solutions faute de réponse adaptée. Renoncements aux soins, démarches infructueuses et recours aux urgences font désormais partie intégrante de la réalité vécue par de nombreux patients. La publication met par ailleurs en lumière le rôle croissant des outils numériques dans l’orientation des usagers et la structuration des parcours. Au-delà des déserts médicaux, le rapport révèle une France sanitaire plus complexe : un système capable d’innover, mais confronté à une exigence croissante d’équité territoriale et d’efficacité organisationnelle.

Entre progrès et fragilités
Lancée il y a cinq ans, l’expérimentation d’intégration universitaire des études infirmières approche de son terme, tandis que la réforme de la formation entre progressivement en application. Pour mesurer son impact, la Fédération nationale des étudiants en sciences infirmières a récemment interrogé les étudiants concernés. Premier enseignement : 78,3 % des répondants se déclarent satisfaits de la place accordée à la recherche au sein des dispositifs expérimentaux. Les établissements engagés apparaissent également mieux préparés à accompagner la transformation de la formation infirmière. Mais le bilan met aussi en évidence plusieurs fragilités : 50,8 % évoquent des difficultés dans les échanges avec les enseignants universitaires. La FNESI pointe notamment une coordination encore insuffisante entre universités et instituts de formation en soins infirmiers. Autre chiffre marquant : 61,1 % des étudiants jugent les moyens humains mobilisés insuffisants. Au regard de ces résultats, la fédération propose trois évolutions majeures : la montée des départements universitaires en sciences infirmières, la création de postes d’enseignants-chercheurs et la publication rapide des textes encadrant la réforme. A mesure que les compétences infirmières se développent, le sujet dépasse la seule réforme pédagogique : il s’agit désormais de faire correspondre la reconnaissance académique de la profession aux responsabilités nouvelles qui lui sont confiées.

Vaccination : les soignants en première ligne

Dans un contexte marqué par une défiance persistante et une couverture insuffisante, la politique vaccinale évolue vers un modèle plus structuré et plus ciblé. Entre responsabilisation des soignants et priorisation des publics jeunes, ce tournant redéfinit les modalités de prévention et le rôle des professionnels de santé, au premier rang desquels les infirmiers.

La vaccination entre dans une phase de bascule. Dans un rapport publié début mai, l’Académie nationale de médecine envoie un signal clair : la stratégie vaccinale ne doit plus uniquement reposer sur l’incitation, en particulier pour la grippe saisonnière ; elle interroge directement la responsabilité des professionnels de santé qui, au-delà du risque individuel, engagent la sécurité des patients et la continuité des soins. Les auteurs insistent sur la dimension éthique de cette problématique : « Refuser la vaccination antigrippale pour les soignants, c’est nier leurs responsabilités médicales vis-à-vis des patients dont ils ont la charge […]. Cette obligation vaccinale permettrait de diminuer la menace infectieuse et la mortalité, ainsi que le coût financier pour la société. » La position défendue marque une rupture nette : elle pose les limites des stratégies fondées sur la seule adhésion volontaire et consacre le devoir d’exemplarité des professionnels de santé. Que la proposition soit adoptée ou non, elle entérine un changement de paradigme dans l’histoire de la politique vaccinale.

Deux publics prioritaires
En attendant la réponse éventuelle du législateur, les autorités sanitaires se focalisent sur deux publics longtemps sous-estimés : les adolescents et les jeunes adultes. Thématique phare de la Semaine européenne de la vaccination, organisée entre fin avril et début mai, l’adolescence n’est plus perçue comme une simple phase de transition, mais comme un moment critique de la prévention. Intensification des interactions sociales, autonomie progressive, exposition accrue à certaines infections sont autant de facteurs qui redéfinissent les besoins en matière vaccinale. « Ces contextes favorisent la circulation de certaines infections […] pouvant entraîner des conséquences graves à court ou long terme », confirme la Haute Autorité de santé. Malgré les mesures récentes, les couvertures demeurent insuffisantes pour plusieurs vaccins, notamment contre les méningocoques ou les papillomavirus. Ces lacunes traduisent des hésitations persistantes, mais aussi des « occasions manquées » au sein des parcours de santé. Face à ce constat, les pouvoirs publics orientent leur stratégie vers des actions ciblées, en particulier en milieu scolaire, où les infirmiers jouent un rôle central, entre information, repérage et rattrapage.

Du plan au terrain
Dévoilé lors de la Semaine européenne de la vaccination, le nouveau calendrier vaccinal prolonge cette tendance de fond. Il comporte plusieurs évolutions majeures, dont une extension du rattrapage vaccinal contre les papillomavirus, portée à vingt-six ans contre dix-neuf auparavant, et un renforcement des recommandations sur les méningocoques. « La vaccination des adolescents et des jeunes adultes représente un axe prioritaire pour améliorer durablement les couvertures vaccinales. L’enjeu n’est plus seulement de recommander, mais de structurer concrètement l’accès à la vaccination », souligne le ministère de la Santé. Dans le cadre de leurs fonctions ou durant leurs interventions en milieu scolaire, les infirmiers seront en première ligne. Ils auront notamment pour mission de lutter contre les hésitations vaccinales, mais aussi de limiter les retards et les ruptures de parcours, en vérifiant les statuts vaccinaux ou en rattrapant les schémas incomplets. Reste désormais à traduire ces orientations dans les pratiques, car c’est bien sur le terrain, au contact direct des patients, que se jouera la réussite de cette stratégie vaccinale.

les IDEL réclament un crédit d’impôt

Le constat est posé : la hausse des prix des carburants menace l’équilibre économique des cabinets infirmiers libéraux et, à terme, la continuité des soins pour les patients les plus vulnérables. Dans un communiqué publié début mai, à l’issue de leur passage au ministère de la Santé, la FNI, le SNIIL et Convergence infirmière formulent une proposition commune : la mise en place d’un crédit d’impôt carburant dans le prochain PLFSS. Selon les trois organisations, cette mesure présente quatre atouts majeurs : compenser durablement les coûts de déplacement ; garantir une égalité de traitement entre les professionnels, quel que soit leur territoire d’exercice ; instaurer un dispositif simple et rapidement opérationnel ; préserver la continuité des soins à domicile. Jugée équitable et lisible, elle permettrait également de corriger l’exclusion actuelle des infirmiers libéraux de certaines aides publiques soumises à des plafonds de revenus. Les syndicats demandent au gouvernement d’engager rapidement un travail opérationnel pour intégrer cette proposition dans les prochains textes financiers et sociaux.

Une nouvelle voie d’accès hors Parcoursup

Les modalités d’accès à certaines formations paramédicales évoluent. Un arrêté publié fin avril introduit une seconde voie d’admission, à partir de la sélection faite dans Parcoursup, pour les formations d’aide-soignant, d’auxiliaire de puériculture et d’assistant de régulation médicale. Ce dispositif s’adresse aux candidats restés sans affectation à l’issue de la procédure principale. Il permet aux instituts de formation de niveau IV d’organiser une sélection complémentaire lorsque les capacités d’accueil ne sont pas atteintes, notamment en fin de campagne, durant la période estivale. Cette voie alternative cible en priorité des profils issus de baccalauréats spécialisés (ASSP, SAPAT et ST2S). L’objectif est double : optimiser les capacités de formation et élargir le vivier de candidats dans des filières en tension. Elle offre ainsi une deuxième chance concrète aux candidats engagés dans un projet sanitaire ou médico-social, tout en sécurisant les parcours d’accès aux métiers du soin, dont les besoins augmentent sous l’effet du vieillissement de la population et de la chronicité.

Le secteur recrute, les tensions persistent

Malgré un ralentissement global du marché du travail, le secteur sanitaire et médico-social reste celui qui recrute le plus en France, devant l’hôtellerie-restauration et le commerce-distribution. Selon la dernière enquête annuelle de France Travail*, dont les résultats ont été publiés fin avril, il totalise 322 000 projets d’embauche en 2026. Parmi les métiers les plus recherchés, deux professions du soin se distinguent : les aides à domicile et auxiliaires de vie (69 500 projets) et les aides-soignants (62 100). Dans une moindre mesure, les infirmiers et les sages-femmes sont également des profils recherchés. Cette dynamique s’explique notamment par le vieillissement de la population, qui accroît les besoins de prise en charge. Mais elle masque des difficultés de recrutement persistantes, signalées par près d’un établissement sur deux. Conditions de travail exigeantes et manque d’attractivité continuent de freiner les embauches…

(*) « Enquête Besoins en main-d’œuvre 2026 », France Travail, réalisée entre octobre et décembre 2025 auprès de 416 588 établissements.

Des avancées techniques, mais des tensions persistantes

Le 5 mai dernier, lors de la dernière réunion du groupe « mission universitarisation », auquel l’ANdEP participe depuis sa création, plusieurs précisions ont été apportées, notamment sur le dossier d’accréditation des universités pour la formation infirmière. Si l’ANdEP est jusqu’ici restée discrète sur ces travaux, en cohérence avec son positionnement éthique, il apparaît désormais opportun d’en partager les principaux éléments.
La DGOS et la DGESIP ont engagé une série d’entretiens avec les universités, les IFSI et les ARS pour recueillir leurs questions et apporter des réponses structurées. La représentante des régions a toutefois exprimé son incompréhension face à leur absence dans ces échanges, rappelant leur rôle de financeur et la nécessité d’un partage d’information simultané, afin d’éviter les pertes de temps et les décalages d’interprétation.
S’agissant de la convention tripartite, il est confirmé qu’elle n’a pas à être fournie dans un premier temps. Cette souplesse offre un délai supplémentaire pour son élaboration, même si sa transmission demeurera obligatoire par la suite. Par ailleurs, lorsque le dossier n’a pas encore été examiné par les instances universitaires compétentes, les dates prévisionnelles de passage doivent être précisées. Il est rappelé que la responsabilité du dépôt du dossier incombe à l’université. En l’absence de publication du texte relatif à la gouvernance, les IFSI sont invités à poursuivre leur activité en s’appuyant sur l’arrêté de 2007

Un nouveau code pour de nouvelles missions

Les infirmiers auront prochainement un nouveau Code de déontologie. Pilotée par l’ONI, la révision a reçu un avis favorable du Haut Conseil des professions paramédicales à la mi-avril. Cette réforme vise à mieux aligner le cadre déontologique sur les évolutions récentes de la profession, notamment celles issues de la loi du 27 juin 2025, qui élargit les compétences infirmières en matière de consultation, de prescription et d’accès direct. Parmi les évolutions envisagées, plusieurs ajustements concerneraient les devoirs envers les patients, les relations interprofessionnelles ou encore l’encadrement de situations sensibles, comme le refus de soins en cas de violences ou de menaces. Une mesure essentielle qui doit permettre de renforcer la protection des professionnels tout en garantissant la continuité des prises en charge. Plus largement, cette révision doit clarifier les règles d’exercice dans un contexte d’autonomie accrue et d’évolution des pratiques. Composé de quatre-vingt-douze articles, le Code de déontologie actuel est en vigueur depuis dix ans.

Former pour durer

Le secteur sanitaire et médico-social reste le premier recruteur du pays. Les besoins sont massifs, les perspectives d’emploi bien réelles, et les formations paramédicales sont au cœur des enjeux. Au moment où les dispositifs d’accès évoluent, notamment via Parcoursup, tout converge vers un même objectif : former plus de soignants. Mais une question demeure centrale : pour quel modèle d’exercice ?

Car, dans le même temps, les données sur le malaise infirmier sont sans appel. Dégradation des conditions de travail, perte de sens, épuisement professionnel… Les alertes se multiplient. Entre un secteur qui recrute massivement et une profession qui fidélise difficilement, le paradoxe est saisissant. Former davantage ne suffira pas si les conditions d’exercice ne sont pas repensées en profondeur.

Vigies essentielles des réalités du terrain, les instituts de formation occupent une position stratégique. Ils ne forment pas seulement des compétences, mais des professionnels appelés à exercer dans un système de santé sous pression. Il ne s’agit donc plus uniquement de répondre aux besoins, mais de bâtir un engagement professionnel viable et durable. Redonner de la valeur et du sens aux métiers du soin devient une priorité.