Réforme infirmière : une mise en œuvre sous tension

La loi infirmière ouvre une refonte profonde du métier, mais sa mise en œuvre traîne en longueur. Malgré la publication du décret socle et de nouvelles annonces ministérielles, syndicats et étudiants dénoncent des retards persistants. Faute de calendrier crédible, la profession brandit la menace d’un mouvement social au printemps. Explications.

La loi infirmière marque un tournant majeur pour la profession, mais sa traduction opérationnelle demeure longue et complexe. La publication récente du décret socle, qui définit dix missions essentielles, ne calme pas les impatiences, ce dont la ministre de la Santé semble avoir pleinement conscience. En déplacement à Taissy, dans la Marne, Stéphanie Rist a détaillé les prochaines étapes règlementaires. Les textes relatifs aux soins et aux prescriptions infirmières, actuellement en concertation avec les syndicats, l’Ordre et les associations, doivent être publiés avant la fin du premier semestre. « Il s’agit de traduire fidèlement la volonté du législateur tout en plaçant la coopération interprofessionnelle au cœur du dispositif », souligne-t-elle. Plusieurs mesures concrètes ont également été annoncées pour renforcer l’accès aux soins : l’accès direct des infirmiers à la prise en charge des plaies et de la cicatrisation, la reconnaissance financière de la consultation infirmière dans le cadre des négociations conventionnelles, ainsi que l’élargissement de la délivrance des kits de dépistage du cancer colorectal, dès le mois de mars, avec une valorisation équivalente aux autres professions concernées. Stéphanie Rist a naturellement évoqué le chantier de la formation en sciences infirmières, qui prévoit une universitarisation du cursus et un investissement de 215 millions d’euros pour ouvrir 5 500 places supplémentaires en IFSI en 2026. « Reconnaître pleinement les compétences des infirmiers, moderniser leur formation et faire évoluer leur cadre d’exercice, c’est un choix politique clair : celui de l’accès aux soins, partout et pour tous », rappelle la ministre.

Ultimatum avant la mobilisation

Les récentes déclarations ministérielles ne suffisent pas à rassurer les représentants des infirmiers libéraux et des étudiants. Dans un communiqué commun, publié début février, la FNI, le SNIIL et la FNESI alertent sur une situation jugée « critique ». En cause : les retards répétés dans la publication des textes règlementaires concernant les évolutions du métier et la réforme de la formation. « Le problème n’est pas un blocage brutal, mais un étirement continu du calendrier règlementaire et conventionnel », dénoncent les trois organisations. Selon les syndicats professionnels, cette absence de visibilité empêche la conclusion des négociations conventionnelles et diffère les revalorisations financières, alors même que les infirmiers libéraux doivent composer avec une hausse des charges, une pression administrative accrue et des tarifs inchangés depuis de nombreuses années. Pour les étudiants, ces lenteurs fragilisent la mise en œuvre des nouvelles maquettes de formation et désorganisent les établissements. Les signataires réclament une clarification rapide et crédible du calendrier règlementaire, la sécurisation des textes nécessaires à l’aboutissement des négociations conventionnelles et la conclusion d’accords avant le 31 mars, afin de garantir des revalorisations applicables dès cette année. A défaut d’engagements clairs, ils annoncent le dépôt d’un préavis de « mouvement social dur » en avril. « Les infirmiers libéraux ne demandent pas du temps supplémentaire, mais de la visibilité, des décisions et des engagements tenus », préviennent-ils. Sans traduction règlementaire et financière rapide, la réforme du métier infirmier risque de rester théorique…

Hugues Rieu

Reportage à l’IFSI du Centre Hospitalier de Troyes, avril 2018.